Si je vous dis « apéro » : alcool forcément.
Nouvel an, anniversaire, succès :  champagne obligatoire.
On sort ce week-end :  aïe, mon foie va encore prendre cher.

En France et dans beaucoup de pays, les moments joyeux s’accompagnent quasi systématiquement d’alcool. Je ne veux pas être rabat-joie, ni tout rejeter, ni interdire la consommation d’alcool ou la dissocier des moments joyeux, juste parce que pour moi c’est devenu un problème.

Pour des millions de personnes, ça n’en est pas un. Mais je voudrais juste tenter de rééquilibrer un peu le balancier et de faire évoluer notre culture. On l’a fait pour le tabac.

Je suis d’une génération qui a connu les lieux publics, les restaurants, les bars, les boîtes où on fumait. Les fumeurs et les non-fumeurs rentraient chez eux avec des vêtements imprégnés de l’odeur du tabac. Dans les entreprises, en réunion, on limitait le nombre de cigarettes allumées en même temps. Dans les avions, il y avait une zone fumeur, ce qui était risible, parce que comme il n’y avait pas de locaux séparés dans les avions, les non-fumeurs étaient autant enfumés que les fumeurs. Culturellement, c’était bien, c’était classe, c’était moderne de fumer. Aujourd’hui, tout ça est devenu complètement impensable parce que la culture a changé.

Pour ceux qui associaient les bons moments à une cigarette et qui ont arrêté, est-ce qu’on profite moins ? Je dis bien « on », parce que j’en fais partie. Est-ce qu’on profite moins des bons moments ? Non. Est-ce qu’on se sent mieux sans tabac ? Oui. Les fumeurs associent toujours, eux, les bons moments à une cigarette, à l’apéro, avec un café, en terrasse, etc. On ne les condamne pas. On ne les empêche pas de fumer, mais on les met en garde avec des messages de prévention et surtout, on laisse libres de leur choix ceux qui n’ont plus envie ou pas envie de fumer. Donc c’est une affaire de culture, puisqu’on voit comment en quelques années, on a tous changé notre relation au tabac.

Sans interdire, sans aller aussi loin dans les messages de prévention, est-ce qu’on ne pourrait pas faire un tout petit peu évoluer notre culture et de tenter de dissocier parfois les bons moments de la consommation d’alcool ? Depuis que je suis sobre, je me suis mis à créer des mocktails. Mocktail, c’est le nom des cocktails sans alcool parce que l’alternative en France, elle est pauvre et c’est encore pire dans les bars. Souvent le choix sans alcool que vous avez dans un café ou dans un restaurant, ça se limite au soda hyper sucré, à l’eau et parfois à quelques jus de fruits, mais on sent bien que c’est sur la carte plus par obligation que pour autre chose.

Quand on invite des amis à la maison, aujourd’hui, moi je propose systématiquement une alternative, donc un mocktail. Il y a plusieurs livres pour les imaginer : ici, par exemple : https://amzn.to/48ScmAU  Aujourd’hui, j’ai quasiment la moitié de mes invités qui à l’apéro prennent un cocktail sans alcool, le trouvent meilleur que les boissons alcoolisées et me demandent les recettes pour le reproduire chez eux. Par goût et pas par contrainte, ils s’habituent culturellement à associer des bons moments avec autre chose que de l’alcool.

Le phénomène démarre, il commence à y avoir des boutiques spécialisées en boissons sans alcool, des comptes sur les réseaux sociaux qui cartonnent et qui imaginent des recettes, allez voir le Sobrelier, par exemple, c’est top, et ses recettes commencent à être proposées dans les restaurants gastronomiques.

Et donc oui, on peut s’amuser et passer d’excellents moments entre amis en buvant autre chose que de l’alcool. Encore une fois, c’est juste une question de culture. Pourquoi c’est important que notre société évolue ? D’abord parce que l’alcool est la deuxième cause de mortalité évitable en France, et non, il n’y a pas que les alcooliques qui en meurent. L’OMS, l’Organisation Mondiale de la Santé, recommande de ne pas boire plus de deux verres, plus précisément deux unités d’alcool par jour. Ça correspond à deux demi de bière à cinq degrés, à deux verres de vin qui ne sont pas trop remplis, et l’OMS rajoute, pas tous les jours, et avec deux jours consécutifs de break. Donc ça fait dix unités d’alcool maximum par semaine pour un homme de corpulence moyenne. Au-delà de ce niveau, vous prenez le risque sur votre santé et de déclencher une maladie potentiellement grave, et ce sans forcément être alcoolique : si vous buvez trois verres d’alcool par jour et que vous arrêtez quand vous voulez, vous n’êtes pas à proprement parler dépendant à l’alcool.

49 000 personnes meurent chaque année directement à cause de l’alcool. Comme 49 000 c’est un chiffre abstrait, je l’ai converti en jours. Ça fait 135 personnes qui, tous les jours, meurent à cause de l’alcool. C’est six toutes les heures. À titre de comparaison, la mortalité routière c’est 4000 personnes par an. L’alcool tue donc dix fois plus, et alors que de nombreuses campagnes de sensibilisation sont faites pour la route, que des lois restrictives ont été votées, le permis à point par exemple, les contrôles de vitesse, d’alcoolémie ou de stupéfiants, sur l’alcool, rien, ou presque. Même le dry january qui consiste à promouvoir l’idée d’un mois sans alcool après les fêtes, pour que chacun puisse faire le point sur sa consommation et expérimenter les bienfaits d’un mois sobre, même le dry january n’est pas soutenu par l’état et n’est promu que par quelques associations et quelques addictologues. 49 000 morts par an, c’est comme si on rasait chaque année une ville de la taille de Fréjus. En deux ans, on a éliminé toute la population de Nancy. C’est plus parlant, non ? Et puis dans ce chiffre, ne sont pas comptabilisés tous les dégâts collatéraux : le bébé qui meurt dans l’accident provoqué par Pierre Palmade, l’enfant handicapé à vie, la maman psychologiquement marquée pour toujours, ne sont pas comptabilisés dans ce chiffre. Et des accidents mortels provoqués par un conducteur alcoolisé ou sur l’emprise de stupéfiants, il y en a un par jour en France. Chaque jour, quelqu’un, potentiellement votre femme, votre mari, vos enfants, va faire une mauvaise rencontre et mourir parce que l’autre en face a bu de l’alcool ou fumé un joint. Et que dire des violences conjugales, des accidents domestiques ? On est sur un problème de santé majeur.

Le coût social de l’alcool était estimé à 120 milliards d’euros en 2010, c’est-à-dire deux fois plus que le budget de l’éducation nationale. C’est la moitié du budget total de la santé. Ce coût est calculé à 95% par le coût des ressources qui ont été gaspillées, la valeur des vies humaines perdues, la dégradation de la qualité de vie, les pertes de production. Et pour ceux qui pensent que les pouvoirs publics ne font rien ou presque pour résoudre le problème parce que les taxes sur l’alcool rapportent beaucoup d’argent, sachez qu’elles représentaient 3 milliards d’euros en 2010, donc bien loin des 120 milliards que ça a coûté.

Pour finir d’enfoncer le clou, on estime qu’en France, environ 10% de la population en âge de consommer de l’alcool a un comportement à risque, ce que les spécialistes qualifient de mésusage. Un mésusage, c’est l’utilisation intentionnelle et inappropriée d’un médicament ou d’un produit non conforme aux recommandations de bonne pratique, les fameuses consignes de l’OMS que je vous ai données tout à l’heure.

Comme en France il y a 68 millions d’habitants, si on en retire 11 millions, on va dire ceux qui ont moins de 15 ans, ça nous fait 57 millions de personnes en âge de consommer et donc 5,7 millions de français qui ont un problème. Et 5,7 millions de personnes qui ont un problème, ça fait l’intégralité de la population de Lyon plus l’intégralité de la population de Marseille…

Pourquoi les pouvoirs publics n’agissent pas aussi peu ? Pour une bête question d’organisation du pouvoir en fait. Ceux qui votent les lois, les députés, les sénateurs sont élus partout sur le territoire et partout en France, à part quelques exceptions, ont produit de l’alcool, du vin, des liqueurs, de la bière. Et donc pour l’élu d’un de ces territoires, la production et la vente d’alcool, c’est une économie, c’est de l’emploi et des électeurs. Je ne leur jette pas la pierre, j’imagine que ça doit être difficile pour les députés ou sénateurs de Bordeaux de promouvoir une culture sans alcool. Mais peut-être qu’entre l’interdiction, la répression et développer une culture anti-alcool comme ça a été fait pour le tabac ou mettre sur le tapis sans rien faire 120 milliards de pertes, 6 millions de personnes à risque, 49 000 morts par an et avec tous les dégâts collatéraux, peut-être qu’on pourrait trouver un équilibre plus juste.

Développer une culture équilibrée proposant d’associer au moment joyeux de la vie des boissons alcoolisées et non alcoolisées réduirait les problèmes massifs que je viens d’évoquer et limiterait les risques de fabriquer de futurs addicts. Tu bois quoi ? Un jus de fruits ? T’es malade ? T’es enceinte ? Allez, goûte-moi ça ! Mais lâche-toi ! Non, lui il sait pas s’amuser, elle, elle est triste en soirée. On a tous entendu ces phrases. Mais pourquoi, dans ce pays, on met la pression aux gens qui n’ont pas envie de boire, voire pas envie de se déchirer en deux heures, comme le font beaucoup de jeunes qui ont adopté la mode du binge drinking ? On ne sait pas bien comment démarrent les addictions chez les addicts. En dehors de quelques drogues, le crack notamment, qui rend dépendant à quelques prises;  pour l’alcool et le cannabis, le process est plus lent et probablement qu’il se construit au fur et à mesure des expériences et du temps.

Au début, comme plein d’autres, je pouvais facilement m’arrêter de boire pendant plusieurs mois ou simplement plusieurs jours de suite sans y penser. Qu’est-ce qu’il serait passé si je n’avais pas été sursollicité dans mes jobs ? Un commercial, ça buvait forcément à mon époque, et par notre culture. Pour moi c’est trop tard, mais pour beaucoup d’autres, qui ne sont pas encore dépendants mais dont le cerveau présente une fragilité aux addictions, peut-être que développer une culture alternative leur évitera de plonger, de souffrir, et de faire souffrir leurs proches.

Pour tout vous dire, cette pression sociale a été le sujet le plus compliqué de mon chemin. Quand votre patron vous tend automatiquement une coupe de champagne à la fin de l’année, vous ne savez pas comment la refuser sans générer de questions auxquelles vous n’avez pas envie de répondre. Quand vos potes qui vous connaissaient avant vous disent « Allez, Christian, maintenant, un verre de blanc, ça ne va pas te faire de mal, goûte-moi ce Viré Clessé ». C’est dur de dire non parce que c’est bon, le Viré Clessé, et parce que, quelque part, vous vous sentez exclu du moment partagé en refusant ce verre. Mais comme pour la culture alcoolique de notre pays, ces freins, ces peurs, cette envie ne sont que des idées. Aujourd’hui, je refuse sans problème un verre d’alcool, de façon suffisamment ferme pour qu’on n’insiste pas, et avec le sourire pour que ça n’agresse personne.

Soyez sympa. Quand on vous dit « non merci, je préfère boire autre chose que de l’alcool », proposez autre chose sans poser de questions. Un allergique au gluten, vous n’allez pas lui dire « Allez, goûte-moi cette bonne pizza ». Quelqu’un qui n’aime pas le fromage ou les endives ou le choux kale, (c’est pas bon le choux kale), vous le notez dans votre tête et vous lui en proposez plus. Alors pourquoi vous le faites avec l’alcool ? Soyez encore plus sympa et mettez-vous aux mocktails . Vous verrez qu’on s’y fait très bien, et que quand vous proposez un autre choix, il est assez vite adopté. Vous vivrez des soirées aussi sympas qu’avant, et même peut-être plus, parce que vous vous souviendrez de tout, que le lendemain vous n’aurez pas de gueule de bois, que vous serez un super pote de vos amis parce que vous les ramènerez, et parce que vous lancerez le mouvement du départ quand les conversations deviennent plus intéressantes et que ça fait la troisième fois que Pierre ou Paul vous racontent la même chose.

Allez, une petite recette de mocktail pour finir, ça s’appelle Simple Délice, et comme son nom l’indique, c’est simple et c’est un délice : dans un shaker, vous remplissez de glace, vous déposez, pour un verre, une cuillère à café de moutarde à l’ancienne, (oui oui, de la moutarde à l’ancienne), 15 cl de jus de pomme ploumousse, 7 cl de jus de pomme, vous secouez énergiquement, vous versez sans filtrer, et vous verrez vraiment, c’est un délice.

Je vous souhaite une bonne journée, une bonne soirée, une bonne nuit, je ne sais pas à quelle heure vous me lisez, et vive les boissons sans alcool, et pour ceux qui ne sont pas addicts, les boissons alcoolisées, de qualité, à consommer avec modération.